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19/05/2007

La Liste de Carla

La Liste de CarlaDe Srebrenica à La Haye, Espoirs et Désillusions.

Sorti dans l’indifférence générale, ce documentaire de la Télévision Suisse [1] suit pendant les derniers mois de 2005, les pérégrinations de Carla del Ponte, procureur(e) au Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Depuis 1999, elle tente d’appréhender et de juger les responsables des crimes de guerre et contre l’Humanité perpétrés en Serbie, Croatie et Bosnie entre 1991 et 1995.
Elle ne possède aucune force dédiée, et est donc obligée de s’en remettre aux gouvernements locaux actuels, aux troupes internationales de maintien de la paix (ONU, OTAN) et aux services secrets européens et américains opérants dans ces pays. Le moins que l’on puisse dire, est que ceux-ci sont assez peu motivés et très peu efficaces [2]. Alors que le menu fretin a fini par être interpellé, les plus gros poissons (6 à ce jour), tous serbes, courent toujours sans être inquiétés.

Qui les protège ? Les militaires serbes, sans aucun doute. Mais les gouvernements européens et américains font-ils vraiment le nécessaire, ou préfèrent-ils fermer les yeux volontairement ?
Carla del Ponte penche plutôt pour une incompétence et une insuffisance de moyens, analogue à celles mise en oeuvre contre le terrorisme islamique.
Alors que les moyens modernes d’écoutes des télécommunications permettent de repérer rapidement n’importe qui (Cf. la capture du général croate Ante Gotovina effectuée par la police espagnole, et révélée pendant le reportage), comment quelques privilégiés continuent-ils d’échapper aux troupes chargées de les capturer ? Les Balkans ne sont quand même pas aussi impénétrables que les montagnes afghanes !
Au-delà de l’unité de façade exprimée pour condamner le génocide, on observe bien peu de volonté pour effectuer les actions politiques et militaires nécessaires. Le fait que les victimes de Srebrenica aient été musulmanes est-il déterminant pour qu’on préfère ne pas trop s’en préoccuper ? Le refus des Etats-Unis d’avaliser la création d’un tribunal pénal international permanent entre aussi certainement en ligne de compte. Mais le problème principal semble la guéguerre entre les officines des différents pays (voire entre les différents services de renseignement comme aux Etats-Unis), chacun conservant pour lui les informations recueillies sur le terrain sans en faire profiter les autres.

Carla del PonteCe documentaire est un très bon portrait de Carla del Ponte et de son équipe, de leurs espoirs, leurs doutes, leurs tactiques pour essayer d’amener les responsables internationaux à respecter leurs engagements. C’est également un portrait émouvant des victimes, femmes / filles / mères / amies des hommes exécutés à Srebrenica, leur combat contre l’oubli (analogue à celui mené par les femmes d’Argentine et du Chili contre les exactions des juntes militaires), leurs tristesses et leurs espoirs déçus.
C’est aussi un cruel compte à rebours. Le TPIY devant être dissous en 2008/2010, et le mandat de Carla del Ponte arrivant à échéance en septembre 2007, les chances de condamner les principaux responsables du génocide s’amenuisent de jour en jour.
A moins que d’ici là les pressions politiques de l’Union Européenne et des USA redevenus démocrate impulsent une nouvelle dynamique, face à des pays de l’ancienne Yougoslavie pressés de bénéficier des faveurs de l’Espace Economique Européen.

Note: 9/10

[1] réalisé avec l’appui de différents services de l’Etat Suisse.
[2] Cf. "No Man’s Land", l’excellent film de Danis Tanovic, relatant de façon tragi-comique la guerre serbo-croate et la façon particulière des forces de l’ONU de gérer la crise.

Compléments :
> Le site du film.
> Les commentaires d’Amnesty International, de SwissInfo, de la Fédération Nationale des Unions de Jeunes Avocats, de Courrier International.
> les Critiques de Telerama, CommeAuCinema, CineMagazine, Fluctuat.

21/01/2007

Les Géants de la Montagne, de Luigi Pirandello

Les Géants de la MontagneL’Oeil du Maître.

"Les Géants de la Montagne" est la dernière pièce, inachevée, de Pirandello. Laurent Laffargue a choisi de ne jouer que les 3 premiers actes de la main du maître, à l’exclusion du dernier acte rajouté par son fils après sa mort. Cela entraîne une fin un peu abrupte (Ilse seule devant un rideau blanc brutalement baissé derrière elle), mais l’ensemble forme un tout cohérent qui se suffit à lui-même (près de 2h de représentation tout de même).
Très bonne mise en scène, excellents premiers rôles (Hervé Pierre, Océane Mozas), seconds rôles un peu moins marquants (mais peu de texte à dire), on ne voit en tout cas pas le temps passer.

Comme dans "6 Personnages en Quête d’Auteurs", le théâtre est le sujet et l’objet apparent de la pièce. Une troupe de comédiens itinérants, au bout du rouleau, arrive dans la villa du magicien Coltrone, à la recherche d’un public qui se dérobe sous eux. L’action se passe dans une villa abandonnée, loin de la ville et proche des montagnes où les anciens faisaient vivre les cyclopes et certains dieux de l’Olympe.
Dans ce contexte, chaque acteur est à la fois lui-même, son personnage et la représentation de celui-ci, ce qui donne lieu à une superbe scénographie à base de masques, de pantins, de personnages démultipliés. On retrouve là les origines siciliennes de Pirandello, certainement influencé par le théâtre de marionnettes local.

La pièce est l’occasion de confronter 2 points de vue différents. Celui des acteurs, devenus saltimbanques, ne vivant que pour leur Art sans compromission envisageable, mais toujours à la recherche des honneurs. Et celui de la bande de Coltrone, pour qui l’Art se suffit à lui-même, et préfère vivre retiré du monde dans une Utopie réaliste, quitte à flatter quelques puissants pour assurer sa tranquillité.
Vaut-il mieux essayer de convaincre les autres en leur assénant un discours militant qu’ils ne sont pas capables de comprendre, ou vaut-il mieux approfondir sa perception du réel en s’isolant des futilités de la vie quotidienne ? Dans les 2 cas, on a une conception assez religieuse du rôle de l’artiste dans la société. L’Art est un sacerdoce, que l’on choisisse la prédication ou le monastère. Pour appréhender le Tout, il faut savoir ne s’attacher à Rien.
L’acteur est un chamane, un passeur entre le monde des esprits et le monde des vivants. Il est habité par son personnage, et celui-ci, comme les fantômes, les dieux et les anges, n’est vivant que parce qu’il existe une audience qui y croit.

Dans le contexte des années 30, où la technologie supplante le merveilleux, et où les fascismes remplacent les démocraties, la pièce est aussi une interrogation sur la survivance de l’esprit face à la stupidité de la force brute symbolisée par les géants cyclopéens. Pirandello semble espérer en la possibilité de réveiller les consciences et de réintroduire par le théâtre une intelligence dans le corps des géants. La villa de Coltrone, conservatoire des Arts et de la Pensée humaine est alors le monastère moyenâgeux d’où une 'Renaissance' sera possible. Mort en 1936, Pirandello n’aura évidemment pas vu les bouleversements du siècle passé. Mais son message sur le rôle de l’artiste se doit de rester le même, n’en déplaise aux nouveaux industriels de la communication.

Compléments :
> "Les Géants de la Montagne" au Théatre de la Ville de Paris en 2006.
> Les critiques de LeSouffleur, LeMonde, LeFigaro, LeFigaroscope.
> Sur les Blogs: EnMargeDuThéatre , UnSoirOuUnAutre.
> Citations de Pirandello.

09/01/2007

Festival Cinéma Télérama 2007

Dernière Séance pour les Retardataires.

Les changements d’années sont toujours l’occasion de faire un bilan sur l’années écoulée. Selon les sites et les magazines, on met l’accent sur ceux qui ont fait le plus d’entrées, ceux qui ont rapporté le plus de pognon, ceux qui ont fait l’unanimité des critiques (pour ou contre eux). Ça n’a pas grand intérêt, surtout que ce débat ressurgi également à l’occasion des premiers passages télés ou des sorties DVD.

Plus intéressant est la démarche du magazine Télérama. Après consultation des lecteurs sur les films qui les ont le plus marqué, il organise une semaine de rattrapage (du 17 au 23 janvier) pour permettre à tous de (re)voir ceux qui sont arrivés en tête de liste. Si les 'blockbusters' n’ont pas spécialement besoin de ce genre d’opération, c’est une seconde chance appréciable pour les petits films indépendants peu promus, mal distribués et restant souvent trop peu longtemps à l’affiche. C’est aussi l’occasion de promouvoir les petites salles d’Art et d’Essai, piliers traditionnels de ce genre de films.

Le Palmarès 2006 est le suivant :
1. "Volver", de Pedro Almodovar (élu coup de coeur des lecteurs).
2. "Le Secret de Brokeback Mountain", d'Ang Lee.
3. "L'Ivresse du pouvoir", de Claude Chabrol.
4. "Le Caïman", de Nanni Moretti.
5. "Le Vent se lève", de Ken Loach.
6. "La mort de Dante Lazarescu", de Cristi Puiu.
7. "Dans Paris", de Christophe Honoré.
8. "Little Miss Sunshine", de Jonathan Dayton.
9. "Le Pressentiment", de Jean-Pierre Darroussin.
10. "Walk the line", de James Mangold.
11. "La Raison du plus faible", de Lucas Belvaux.
12. "U", de Serge Elissalde.
13. "Libero", de Kim Rossi Stuart.
14. "Brick", de Rian Johnson.
15. "C.R.A.Z.Y.", de Jean-Marc Vallee.

Toute liste étant forcément injuste, il y en a plein qui auraient mérité d'être cités.
Dans le lot, j'en ai vu 3, 8 ne m'intéressaient pas, et il y en a 2 dont je ne me souviens même pas avoir entendu parler (comme quoi l'information ciné reste perfectible, même chez Télérama).
Restent au moins 2 films que j’ai raté, et qu’il me faudra vraiment aller voir. Cette fois ci, c’est vraiment ma dernière chance.

NB : les séances sont à 3 €, sur présentation du 'Pass' fourni dans les magazines du 10 et du 17 janvier.

Compléments :
> La Liste des Salles participantes.

17/11/2006

May B, de Maguy Marin

May B de Maguy MarinPoupées d’Argile, Poupées de Sons.

Sur scène, 10 personnages sortis des mains de leur Créateur, après une genèse qui démarre dans l’obscurité.
Ils ne sont pas encore mûrs, ils râlent, grognent, crient. Ce sont des 'primitifs', réagissants en groupe aux rythmes de musiques primaires, martiales ou commerciales. Pas d’individualités, ni d’individualismes. Ils semblent heureux.
Petit à petit, ils évoluent et s’individualisent. Les groupes se scindent, puis se fragmentent en couples. Des rivalités naissent. Des conflits éclatent. Des rapports de domination s’installent. La richesse commune devient un gâteau inégalement réparti. Les minorités sont condamnées à partir, là où croient-elles l’herbe est plus verte. Des frontières sont passées avec de maigres valises. Le groupe de migrants s’étiole au fur et à mesure des tentations et des mauvaises rencontres jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un individu, tout seul, ayant perdu tout ce qui faisait le bonheur de la communauté humaine du départ. Triste destin de cette créature pourtant si bien dotée.

Toute ressemblance avec un peuple passé du jardin d’Eden aux camps de la Shoah, n’est évidemment pas fortuite. On y pourra également y voir de façon plus moderne le destin de populations émigrées passés de l’autonomie aux cités ghetto via de troubles épisodes coloniaux.

BeckettLe théâtre de Beckett n’est pas parmi les plus hilarants. Adapter son univers de silence, d’obscurité et d’immobilité, sous forme de pièce dansée n’était pas non plus particulièrement évident. "May B" (que Beckett soit ?) est donc un objet assez improbable, mais singulièrement réussi. Croisement incongru entre la danse, le mime et le théâtre, il démarre sous forme de chorus endiablé pour finir dans la tragédie existentialiste la plus noire. La musique omniprésente y a le même rôle que les fils qui manipulent les marionnettes [1]. C’est elle qui impulse le rythme, règle les chorégraphies, définit l’humeur (the 'mood') du moment.

Œuvre culte en avance sur son temps, "May B" fut largement incomprise et mal-aimée à sa création (1981). Mais elle est maintenant régulièrement remise sur scène, et permet souvent à la compagnie Maguy Marin de financer ses nouveaux projets. Elle est reprise cette année à l’occasion du "Festival Paris Beckett", organisé à l’occasion du 100-ième anniversaire de la naissance du dramaturge franco-irlandais. Pendant un an, de septembre 2006 à mai 2007, l’ensemble du répertoire dramatique du Prix Nobel 1969 fera l’objet de manifestations dans toutes les disciplines artistiques. L'occasion de revisiter l'ensemble d'une œuvre sur la fin d’un monde [2], où les mots sont rares, mais qui donne la parole aux sans-voix.

[1] C’est encore plus évident en anglais, 'strings' désignant à la fois les cordes des instruments de musique, et les fils des marionnettes.
[2] "La Fin. C’est la Fin. C’est peut-être la Fin" ("May B").

Compléments :
> "May B" au Théatre de la Ville de Paris en 2006.
> Le spectacle sur le site de la Compagnie Maguy Marin.
> Les critiques de LesEchos, LeMonde, LeFigaro.
> Sur les Blogs: J-LB Journal , NicolasDambre, Clochettes, CourOuJardin.
> Le programme du Festival Paris Beckett (en pdf).
> Citations de Beckett.

26/10/2006

La Déesse de la Rivière Luo (Luo Shen Fu)

Goddess Luo de Zhao MeiyunRencontre Ephémère, Regrets Éternels.

Une rencontre fugace entre 2 personnages, dont le coup de foudre se mélange aux souvenirs d’expériences malheureuses. Ils hésitent, et gardent leurs distances. Leurs sentiments réciproques ne deviennent évidents que lorsqu’ils s’éloignent l’un de l’autre à tout jamais. Mais il est évidemment trop tard.

"Luo Shen Fu" est d’abord un poème de Cao Zhi (192-232), un des plus grands poètes chinois de l’époque des 3 Royaumes. Outre sa poésie, il est célèbre pour avoir été immortalisé dans le roman "Histoire des 3 Royaumes" qui a fait l’objet de maintes adaptations (surtout connues en occident par "Adieu ma Concubine"). C’est l’histoire d’une rencontre passagère faite dans un rêve, entre un voyageur fatigué et le fantôme de sa bien aimée, morte de mélancolie, assimilé à la déesse de la rivière. Le thème est récurrent dans l’imaginaire chinois, que ce soit avec la rencontre entre un vivant et une défunte ("Histoires de Fantômes Chinois"), ou entre un homme et une divinité (la "Légende du Grand Serpent Blanc"), et illustre la difficulté de vivre ensemble quand on appartient à 2 mondes différents.

Apsara à MogaoA Taiwan, le texte est devenu le support d’une pièce de théâtre dansé de styles Liyuanxi (Opéra du "Jardin des Poiriers") et Nanguan (le "Vent du Sud"), mélange de danse, musique et chant. Contrairement à l’Opéra de Pékin, il n’y a ni acrobaties, ni rythmique criarde, ni texte dit par les personnages. La musique, raffinée, est de la famille 'Soie et Bambou' (cordes et flûtes). On est plus beaucoup plus proche des formes poétiques et contemplatives du et du Butô japonais. On y trouve de nombreuses influences taoïstes (dieux primitifs), mais aussi bouddhistes. La 'déesse aux mille bras' est ainsi directement inspirée du boddhisattva GuanYin, tandis que les danseuses aux longs voiles renvoient aux apsaras des grottes de la Route de la Soie. Danses et Musiques expriment l’absence et le vide, la légèreté des sentiments et de l’existence dans un monde évanescent.

La version présentée au Théâtre de la Ville est une re-création moderne (mai 2006), qui résulte de la collaboration de la chorégraphe Chen Mei-E et du metteur en scène franco-allemand Lukas Hemleb. Les costumes sont de William Chang, décorateur attitré de Wong Kar Wai ("In The Mood for Love"). C’est un bon mélange entre tradition et modernité, et témoigne de la vitalité de la scène taïwanaise. Si le démarrage est un peu trop long pour nos habitudes occidentales (les 3 premiers actes gagneraient à être un peu raccourcis), le reste de la pièce est un réel enchantement et laisse le public sous le charme à l’issue des 2h20 que dure la représentation.

Compléments :
> La Déesse de la Rivière Luo au Théatre de la Ville de Paris en 2006.
> Le spectacle sur le site de l'Institut Français de Taipei.
> La critique du Figaroscope.
> Les danses de GuanYin aux mille bras.